Le scandale de l’amiante découle d’une part de l’évolution de notre société et d’autre part d’une grave erreur des autorités françaises qui a conduit à un affolement exagéré de la population.
Pendant longtemps, les maladies professionnelles étaient acceptées par la société car considérées comme un risque naturel intrinsèque à certains métiers. Tout comme les soldats risquent leur vie à la guerre, les mineurs risquaient de développer la silicose – insuffisance respiratoire fréquente chez eux – et les ouvriers du bâtiment souffraient de l’asbestose, une insuffisance respiratoire due à l’amiante. Par ailleurs, le mésothéliome est un cancer de la plèvre mortel, mais rare, lié dans la plupart des cas à l’exposition à l’amiante. Dans les hôpitaux, des bâtiments entiers étaient d’ailleurs dédiés à la prise en charge de la silicose et du mésothéliome.
Aujourd’hui les mentalités ont changé. Suite à l’augmentation de notre espérance de vie, le risque de mésothéliome est devenu intolérable et n’est plus accepté par la population. Néanmoins il faut distinguer les risques de mésothéliome très élevés pour les anciens travailleurs du bâtiment et des chantiers navals − exposés à des quantités importantes d’amiante pendant plusieurs années − des risques minimes pour un visiteur occasionnel de la tour Montparnasse (dont l’isolation est faite avec de l’amiante).
La France a fait une grave erreur (qu’elle continue de payer aujourd’hui) en négligeant ce risque au départ et en ne remédiant pas assez vite à ce problème. En prenant du retard dans la décontamination des bâtiments contenant de l’amiante par rapport à d’autres pays, l’État français a entraîné une surexposition fâcheuse de la population, conduisant à une psychose généralisée.
Cela a eu une conséquence étonnante. Les personnes ayant été exposées à l’amiante ne demandent plus aujourd’hui une réparation pour cette exposition mais pour l’anxiété éprouvée depuis vingt ans, car elles vivent dans l’angoisse de contracter un cancer ! Les gens ont été tellement effrayés qu’ils attaquent aujourd’hui l’État à cause de leurs peurs ! Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas les indemniser (l’anxiété peut être considérée comme une maladie professionnelle) mais il faut cesser d’affoler les gens avec un risque faible, car cela devient plus dangereux que de les rassurer a posteriori. D’autant que la consommation d’anxiolytiques pour calmer les angoisses n’est pas sans danger, répétons-le !
Les autorités ont depuis complètement viré de position. En introduisant le principe de précaution, l’État tend à effacer les différences entre un risque élevé de cancer dû à une exposition forte à l’amiante sur une longue période et un risque faible. Auparavant, dans le cas d’une exposition faible à l’amiante, on évoquait un risque négligeable, mais on ne peut plus le dire aujourd’hui.
En biologie, il n’existe pas de seuil de danger. Il n’y a pas une quantité limite de fibres d’amiante inhalées à partir de laquelle le risque de cancer apparaît. Cela s’explique par le fait que nous sommes une population hétérogène constituée d’individus dotés chacun d’une susceptibilité au risque différente. Certaines personnes pourront ainsi développer un mésothéliome en ayant été exposées à l’amiante peu de temps tandis que des ouvriers exposés tout au long de leur vie professionnelle n’en développeront jamais. En outre l’amiante est un cofacteur du cancer du poumon avec le tabac. Quand le malade est un fumeur, il n’est donc pas facile de déterminer si le cancer a été causé par l’amiante ou par le tabac.
Au final, la seule chose que l’on peut affirmer est qu’il existe un risque de maladies grandissant avec le niveau de l’exposition à l’amiante. Face à l’absence de seuil, les autorités se sentent obligées de prendre les mesures les plus protectrices. Le message sous-jacent − le risque de cancer existe quel que soit le temps d’exposition à l’amiante − apparaît donc plus anxiogène. Je pense que l’abus du principe de précaution résulte de l’absence de seuil.

