Le journal télévisé est victime d’illusions d’optique : ainsi peut-on voir dans les premiers sujets un long reportage consacré à l’incendie d’un hôtel parisien où des enfants et leurs parents ont trouvé la mort, alors que dans le même bulletin d’information, le déraillement d’un train en Inde faisant plus de mille victimes n’occupera que quelques secondes, en toute fin d’édition.
Ce phénomène dit du « mort kilométrique » correspond au fait que les médias accordent de l’importance aux victimes d’un drame en fonction de la distance qui les sépare du téléspectateur, de l’auditeur ou du lecteur.
Pourquoi les rédactions des journaux ne s’efforcent-elles pas de traiter les informations selon leur importance sur un pur plan humain, et préfèrent-elles mettre l’accent sur ce qui appartient à notre petit univers national ? Tout simplement parce que, selon un mécanisme psychologique nommé « infra-humanisation », nous sommes moins sensibles aux malheurs des personnes qui appartiennent à des cultures lointaines…
Un psychologue, Jacques-Philippe Leyens, a fait lire à des volontaires belges un article de presse relatant un incendie. Le texte disait notamment : « L’incendie a réveillé toute la rue. La maison des X brûlait. Les pompiers se sont acharnés, parfois avec imprudence, pour sauver les enfants. Les cris de la mère appelant son petit dernier étaient insupportables. »
Dans un cas, il précisait que le drame avait eu lieu dans une ville de Belgique ; dans l’autre, il annonçait que cet incendie s’était produit en Grande-Bretagne.
Puis, il a proposé aux participants de décrire les émotions qu’avaient pu ressentir les victimes. Il a constaté que, pour les victimes supposées belges, les émotions les plus fréquemment citées étaient : douleur, tristesse, colère, peur, chagrin, culpabilité, regret et désespoir. Mais dans le cas où les victimes étaient britanniques, seules les émotions douleur, tristesse, colère et peur étaient mentionnées.
Comment distinguer ces émotions ? Les émotions attribuées aux victimes étrangères (douleur, tristesse, colère et peur) sont des émotions dites primaires. Elles sont ressenties par l’homme, mais aussi par certains animaux. Au contraire, les autres émotions, uniquement prêtées aux victimes belges (chagrin, culpabilité, regret et désespoir) sont qualifiées de secondaires et sont uniquement ressenties par l’être humain.
Cette expérience laisse entrevoir que l’on accorde des sentiments proprement humains préférentiellement aux personnes qui sont proches de nous, ou qui partagent certains points communs, notamment le fait d’appartenir à une même communauté. Il s’agit d’un processus entièrement inconscient, mais net au vu de cette étude et d’autres réalisées dans le même sens. Les auteurs de l’étude nomment « infra-humanisation » le fait de n’accorder que des sentiments primaires aux personnes qui vivent loin de nous, dans d’autres pays ou d’autres communautés.
Voilà pourquoi les médias accordent si peu d’importance aux Indiens décédés dans le déraillement du train à 5 000 kilomètres de distance : ils sont émotionnellement plus distants, et l’on ressent généralement moins d’empathie pour eux que pour la famille parisienne. C’est en tout cas ce que suggère l’expérience sur l’infra-humanisation. Le phénomène du mort kilométrique, bien connu des professionnels de la presse, plonge donc ses racines dans une réalité humaine profonde.
Mais parfois à la télévision, le mort kilométrique est tout simplement un mort « racial » : la couleur de la peau peut alors instaurer une distance émotionnelle, comme l’a montré cette expérience :
Shanto Iyengar et Kyu Hahn, de l’Université de Stanford et de l’Université de Californie (2007), ont fait visionner à des volontaires des reportages consacrés aux désastres causés par l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, en 2005. Une partie des volontaires a visionné un reportage consacré à un Américain blanc qui tentait de reconstruire sa maison au milieu d’un champ de ruines, et l’autre partie des volontaires regardait le même reportage où, cette fois-ci, c’était un Noir qui essayait de reconstruire sa maison.
À l’issue de cette séance de visionnage, les volontaires ont rempli des questionnaires pour indiquer quelle aide financière ils seraient prêts à apporter aux victimes de l’ouragan Katrina, et à quel point ils jugeaient que le gouvernement s’était montré à la hauteur de la situation pour venir en aide aux sinistrés.
Les volontaires ayant vu le reportage sur la victime blanche ont exprimé une volonté d’aide supérieure à ceux ayant visionné le reportage sur la victime noire. De même, ils se sont montrés beaucoup plus critiques, dans le cas de la victime blanche et non de la victime noire, à l’égard des autorités fédérales qui n’avaient rien fait, selon eux, pour venir en aide aux populations.
Dans cette expérience, les volontaires avaient été choisis parmi la frange la plus « libérale » de l’électorat aux ÉtatsUnis, généralement engagée pour une politique d’égalité raciale… On peut imaginer ce qui se serait produit si l’étude avait été réalisée auprès d’un échantillon moins égalitariste ! Voilà qui montre à quel point, face aux médias, nos réactions sont parfois bien différentes des idéaux que nous prétendons défendre.
Mais de telles expériences permettent aussi de mieux comprendre certains phénomènes médiatiques étranges : pourquoi des millions de personnes ont-elles donné de l’argent aux victimes du Tsunami en Indonésie, alors que des désastres notablement plus lourds en termes de victimes humaines (par exemple, le génocide rwandais) n’éveillaient que l’indifférence générale ? Au Rwanda, les victimes étaient Noires et lointaines, sujettes au phénomène d’infra-humanisation décrit par J.-P. Leyens. En Indonésie, les télévisions ont braqué leurs caméras sur les touristes suédois, français ou américains qui mouraient noyés dans leurs hôtels. Comme dans l’expérience sur l’incendie en Belgique, ces images empêchaient tout processus d’infra-humanisation en nous montrant l’image de victimes émotionnellement identiques à l’œil qui les regardait.
Conclusion
L’être humain ne distribue pas son empathie de façon indifférenciée. Plus les victimes sont perçues comme proches (que ce soit à cause de leur nationalité, de leur langue ou de leur couleur), plus nous nous sentons concernés. Les médias ne sont pas coupables de ce phénomène : ils s’y adaptent et en tiennent compte pour entrer en résonance avec la psychologie de leur public. Un signe que l’information d’aujourd’hui poursuit comme objectif principal de susciter l’émotion au sein du public, davantage que de lui transmettre un savoir sur le monde.

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